Après deux eps finalement coédités sous forme de compilation, Craig Christo fait le grand saut d’un premier album. D’une certaine manière, tout comme pour des gens tels que Sepia Hours, Worrytrain ou World’s End Girlfriend, l’œuvre musicale semble échapper à tout classification hâtive, conjuguant post-rock, shoegazing, ambient et démarche folk intimiste et atmosphérique pour cinquante trois minutes de béatitude glacée qui cherchent toujours à nous échapper.
Toutefois, il faut dépasser le côté sombre, presque gothique de son esthétique pour découvrir que les émotions transmises, même si hivernales, dispensent une chaleur intimiste et mélancolique très agréable. De même, il ne faut pas céder à la tentation de lui accoler l’étiquette new age ou musique de relaxation, car bien que planante, sa musique n’a rien d’immatériel, ni de purement méditatif, elle ressemble plutôt à la sublimation d’une forme de mal-être qui nous colle à la peau dès que l’on entre dans ‘Irradiate’. Alors même si on ressent un effet apaisant, Sans Arc a également la propriété d’entraîner la résurgence de certaines angoisses, ce qui fait partie également de ses charmes.
‘Irradiate’ est comme la chronique d’une réalité inaccessible, les silhouettes que l’on distingue dans le flou des brumes s’évanouissent dès que l’on s’approche trop près d’elles, l’éther lumineux et cristallin a ici des allures de paradis inatteignable, la béatitude est celle d’une pluie fine et continue qui prend possession du paysage et chasse tout espoir de beau temps. Sans Arc offre une sorte d’éloge de la tristesse cultivée, mais pas comme un masque que l’on porterait, plutôt comme quelque chose d’intérieur et d’indélogeable.
Bien entendu, on continuera à invoquer les noms de Roy Montgomery, Thomas Bel, Stafraenn Hakon, Chuzzlewit ou Slowdive, pour en même temps reconnaître que finalement Sans Arc a réussi à synthétiser un alliage, des textures sonores qui lui semblent propres, comme une rivière glacée glissant dans les méandres d’une vallée forestière tandis que les étoiles brillent haut dans le ciel.
La belle évolution par rapport au disque précédent est que chaque morceau ici semble abouti, aucun ne présente de ces faiblesses qu’on croisait auparavant. Difficile également d’isoler tel ou tel titre car ils sont tous de la même veine et affichent une cohérence rare. Le chant touchant, mais très en retrait – parfois un peu trop, mais pour le disque suivant, Craig semble avoir inversé la tendance - joue un peu ici le rôle d’étoile filante, de guide qui nous aide à traverser la nuit.
O pointera notamment le très beau ‘Looks like forever’ mené par une guitare acoustique tandis que des sonorités éthérées et réverbérées occupent l’espace, la beauté des gouttes de rosée qui se forment, celle du reflet des étoiles à la surface de l’eau calme et une mélancolie poignante et émotionnelle qui nous saisit à travers le chant, on se retrouve bien vite dans un état de béatitude et de joie contemplative profonde.
‘Above the waves’ a quelques vertus cinématiques, cette ligne de guitares slowcore qui glisse le long de la falaise tandis qu’au loin se dessine la silhouette d’un navire pris dans la mer agitée, les cheveux au vent, manquant à moitié de s’envoler, on jette quelques regards avant de faire demi-tour et rentrer s’abriter tandis que les premières grosses gouttes de pluie heurtent le sol, bientôt il y aura un arc-en-ciel.
‘Speed of light’ baigne dans la contemplation rêveuse avant d’aboutir à une envolée noisy en parachute, le sol s’approchant à grande vitesse, les vêtements plaqués au corps, avant que la toile ne s’ouvre, le bonheur du noise shoegazer quand il est intelligemment maîtrisé. Sur ‘Feels like forever’ la guitare acoustique époumonée rythme une cadence soutenue jusqu’à ce que la batterie l’épaule comme une course à perdre haleine dans l’herbe, porté par le vent. ‘Constellation’ joue la carte toujours efficiente du poignant et de l’économie sonore, Craig restant également un grand fan de slowcore, état de chose bien perceptible avec la guitare lancinante, on regrettera simplement la fin distordue du morceau qui n’apporte pas grand-chose.
Sur le dernière partie de l’album, Sans Arc devient plus atmosphérique, éthéré et transparent, avec comme risque un certain détachement de l’attention, car on se sent un peu moins concerné. C’est qu’il s’agit finalement d’une musique assez exigeante, très prenante si on lui cède complètement, avec pour conséquence d’être parfois un peu glaçante de la même manière qu’elle semble avoir une influence quasi purifiante sur l’auditeur qui en sort apaisé et un peu plus lucide et concerné. ‘Irradiate’ fait montre de progrès évidents par rapport à ‘Ghostlike’, néanmoins, la musique de Sans Arc est appelée à s’ouvrir et à se déployer un peu plus encore par la suite.
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