La trentaine, Morgan Caris est un songwriter français basé à Paris qui se dévoile ici tout le long d’un premier album caché sous le sobriquet superbe de Flowers From The Man Who Shot Your Cousin et évoque les fantômes des premiers albums de Leonard Cohen et du Smog de la période mélancolique dorée. La plupart du temps seul, mais fidèlement épaulé par la basse et l’enregistrement de Erwan Broussine, de l’un ou l’autre invité et finalement mixé par Stéphane Garry, ‘Hapless’ est un disque modeste et délicat, dont on pense rapidement faire le tour, mais qui reste toujours intense et un peu plus encore même après une dizaine d’écoutes.
Comme beaucoup de représentants de cette scène folk française qui ne me convainc finalement pas très souvent, Morgan Caris a privilégié un enregistrement analogique, des prises live, presque lo-fi, exclu toute modernité électronique, embrassé jusqu’à la lie la geste folk.
Mais à lire les influences de Morgan Caris sur sa page myspace, je me rend compte que j’ai beaucoup d’auditions en commun, quasi rien que des artistes que j’ai écoutés un jour ou l’autre avec une attention soutenue dont quelques-uns dans le contexte folk rigoriste suivi ici font mouche. L’envie dès lors de décortiquer ce disque.
Tout s’ouvre sur un avis de défaite, ‘The Branch’, 1 min 1 sec où les bras tombent, guitare en arpèges las sur interventions discrètes d’un violon, la pluie coule sur le visage : ‘I wanted my life's work to be like an ever-growing forest…. But this Branch is all I have to show’. Ca se poursuit sur le thème du désaveu amoureux, de la respiration, avec quelque chose de Smog dans la voix et la mélodie, ‘I do not love you anymore’, guitare, basse et un peu de tambourin.
On glisse vers un ‘Lay down your arms’ extrêmement émouvant évoquant le Leonard Cohen de la fin des années soixante et du début des années septante. Chaleureux et distillant un trouble mélancolique désarmant et dépaysant. Une chanson pour celui qui sombre dans la détresse et la dépression profonde, s’exclut du monde, fuit dans l’alcool, devient même violent, prisonnier d’une spirale : ‘Crow Black Harm’. Nouvelle petite ballade mélancolique, intimiste et lumineuse à la Leonard Cohen, ces chœurs si typiques, pour ‘Girls’.
Plus moyen, ‘Happy things’ se la coule douce, ne cherchant même pas de climax. Field recordings de grillons sur ‘River Song’ qui parle de s’embrasser dans les fourrés près d’une rivière : ‘we'd lie and rest, half undressed, to the sound of water moving.’ Nostalgie amère sur ‘Childhood’, solitude intérieure et indifférence de façade sur ‘Saddle up’ mais cachant mal une émotivité débordante, signifiée entre autre par la douceur des accords folk et le solo de flûte, où l’on se dit que Morgan gagnerait sans doute à se lâcher un peu à la manière d’un Mark Eitzel plutôt que de s’orienter du côté d’un John Cunningham.
D’autant que question émotions à fleur de peau, ‘Sweet Wife’ nous en fait voir, guitare minimale, en arpèges, nappes discrètes de cordes en vagues discrètes de plus en plus décidées au fur et à mesure que la marrée monte, pas forcément loin des monts et merveilles de Broken Flight ou de Owen. Mon morceau préféré.
On traverse les brumes du sombre et climatique ‘Postcard from a river’, une nouvelle fois pas loin d’un Smog plus folk anglais que l’original, pas loin non plus de certaines merveilles signées par les Montgolfier Brothers. Envoûtant.
En fait la fin du disque semble ainsi plus riche en révélations, Morgan se révélant assez étrangement d’autant plus marquant qu’il multiplie les infidélités à sa scène folk parisienne d’origine, ‘Mouldings’, à la guitare électrique réverbérée et presque en arpèges, où alors n’est-ce que la basse, nous rend quasiment tremblants sous une tension orageuse calme et menaçante, quelques percussions en ajout et on aurait eu un beau slowcore.
L’album file sur une dernière ligne droite, ‘Running Dry’ comme pédaler sur un chemin étroit entouré de haies épaisses et exubérantes, laisser les pensées s’échapper tandis que l’on accélère, comme une fuite en avant pour se retrouver, se débarrasser de sensations parasites, faire le vide par l’effort, se rapprocher de la sérénité par un certain isolement : ‘This loneliness has got me near running dry’.
Très bon premier album au total même si on sent bien que la capacité de faire mieux est très présente, ne serait-ce qu’en explosant les carcans de cette folk music à la française, vraie americana orthodoxe locale pesante.
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