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spokane - measurement
spokane
measurement
jagjaguwar
2003
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http://www.jagjaguwar.com/spokane/index.html
: recommandé par dérives
Sur ce quatrième album, Spokane poursuit ses développements slowcore léthargiques et doux, mais fait œuvre de rupture par rapport aux disques précédents avec des ambiances plus éthérées et subtiles, tout un travail sur l’économie, le minimalisme et les atmosphères et rythmes, profitant en cela d’un changement de line-up.

En effet, aux côtés du songwriter Rick Alverson et de sa moitié Courtney Bowles, apparaît ici Robert Donne, à la basse et probable conseiller précieux en termes de réverbération, de delay et d’effets, savoir-faire expérimenté et appris durant ses années fructueuses au sein des brillants Labradford. De la même manière on pense dès lors un peu également à leurs voisins de Gregor Samsa, dont certains membres participent d’ailleurs à l’enregistrement de leur cinquième album.

Dans une interview donnée à Martin Williams pour la revue Comes With A Smile #11, à l’automne 2002, Rick Alverson expliquait ceci, qui s’avère très éclairant sur son songwriting et les dimensions de ‘Measurement’ : « les chansons dérivent généralement d’une mémoire imagée, ou imaginante, une description de l’état d’esprit et des sensations dans une pièce où quelque endroit que cela puisse être. Tout ceci est inconnu pour l’auditeur, qui n’est pas conscient de ce qui alimente la chanson, de ce que je commente dedans. De manière ultime, les chansons sont un moyen de confort, je les veux fonctionnelles, donc pas si évasives. Je ne les vois pas comme une envie de fuir la réalité, mais plutôt comme un véhicule pour incorporer à la lumière du jour quelque chose de difficile ou pénible, que ce soit une différence de point de vue, de l’ennui ou de la dénégation. Je pense que l’aspect mélancolique en musique vient d’un excès de pensées qui ne prennent pas corps, d’intérêts et d’objections. Tout ce surplus peut rendre une personne lasse. »

On le devine, Spokane ne propose pas une musique pour tout le monde, sublimant mélancolie, lassitude et ennui en une expression raréfiée, subtile et délicate, ‘Measurement’ nous demande plus de conditionnement encore que les formations slowcore et dreamop dont ils se rapprochent, plus d’une patience qui à coup sûr finira récompensée. Parce qu’une fois franchi le seuil de leur univers, c’est toute leur vulnérabilité gracieuse qui s’offre à nous, une subtilité fragile à côté de laquelle bon nombre passent sans rien ressentir, une beauté timide mais pourtant irradiante dès que l’œil s’y est habitué.

Huit titres pour trente-cinq minutes, mais comme chaque note compte, comme chaque sonorité fait sens ici, décrivant une mer de nuances où se laisser dériver, il parait bien plus long. Des cordes maritimes interviennent sur “Plotted Courses”, en vagues qui se jettent sur la plage et s’en retournent, une guitare comme un cerf-volant fragile accroché à une ficelle tendue et qui menace presque de céder, le chant de Rick, haut sur l’échelle de la douleur chuchotée, les chœurs insouciants mais concernés en même temps de Courtney, des paysages hivernaux, des visages emmitouflés dont on ne voit que les yeux et les sourires un peu fatigués.

Batterie minimale, comme du Mimi Parker juste en un peu plus vif et passée à travers quelques effets de réverbération dignes de Labradford sur “Addition”, Courtney est au chant pour cette comptine mélancolique susurrée particulièrement touchante au goût de déception, “there’s something you’re not telling me” revient quelque fois comme une lame de fond angélique, l’infinie tristesse de voir quelque chose se désagréger sous nos yeux et de ne rien pouvoir y faire, comme vouloir retenir entre nos doigts une poignée de sable trop fin qui s’échappe et nous échappe irrémédiablement, glissant dans le vent en tourbillonnant.

Plus éthéré et volatile encore, “Protocol” a la fragilité de toiles d’araignées, la dimension éphémère de cristaux de givre, le scintillement de la voie lactée ou d’un soleil pâle et horizontal à la surface d’un lac, avec à nouveau de formidables utilisations d’effets sur les divers instruments qui créent un arrière-fond d’ensemble digne de Labradford et Gregor Samsa, tandis que subsiste au devant une sphère intimiste et douloureusement mélancolique, entre le chant et la guitare de Rick.

Apparition d’un xylophone économe sur “Caution” et d’une certaine tension dynamique rappelant les premiers disques de Low, sécheresse et âpreté, le premier morceau à deux voix réellement, où une certaine forme de dialogue douloureux se met en place et sert de fil conducteur. Batterie métronomique à nouveau, mais imposant une certaine dynamique par instant, comme une légère hausse des battements cardiaques sous le coup d’émotions qui plongent profondément, emmenés par une ligne de basse sombre et contemplative, nous laissant à moitié troublés.

“An Ideal History”, basé sur l’utilisation, à peine réarrangée de nappes sonores, d’une boîte à musique, joue le rôle d’interlude central de l’album comme pour nous glisser d’une face à l’autre du disque. “Cities” joue la carte d’un slowcore contemplatif en atmosphère raréfiée, rythmes monotones et inquiétants, lignes de guitares mélancoliques et un chant chuchoté, le regard vers le sol, les cheveux devant les yeux.

L’album touche alors sans hésitation aucune à son sommet avec le magnifique “Temporary Things”, guitare électrique égrenée, nappes de violoncelle, chant de Rick plus à fleur de peau que jamais, presque au bord des larmes, cymbales effleurées de brosses, batterie ralentie mais suffisamment dynamique pour nous propulser le temps de quelques instants, avant de nous laisser pour quelques pas dans le vide, sous un ciel immense, au sommet d’une falaise où plus bas coule une rivière. La peur du vide, des émotions sentimentales et mélancoliques qui donnent les vertiges, du xylophone comme des étincelles dans les yeux, un état d’esprit entre béatitude et évanouissement, Spokane nous transporte, nous retient alors que l’on flanche, nous allonge précautionneusement sur le sol et veille sur nous. L’album se termine sur une relecture des plus réussies du titre “Able Bodies”, plage titulaire de l’album précédent du groupe.

Superbe album, ‘Measurement’ est aussi un disque qui se laisse désirer et puis séduire, ne révélant ses charmes que peu à peu, au fur et à mesure que l’on s’offre à lui, avec amour et attention.
Didier Goudeseune 03 May 06
 
 

 
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